Les Roelinn avaient toujours régné sur cette contrée calme, où les paysans cotoyaient les élites intellectuelles. Cette famille là ce sentait concernée par le bien-être de son peuple, et n'avaient jamais agressé aucun de leurs voisins. Tout se passait paisiblement, dans la justice et le bonheur...
Mais les Roelinn ne pouvaient pas continuer à ignorer la guerre qui se tramait au dehors... Deux familles, les Haneylin et les Moerinn, toutes deux gouvernant de vastes pays puissants, tombés dans le mal et la violence, envahissaient successivement tous les pays qui les entouraient. Il fallait se soumettre...ou être rayé de la carte.
Mais personne, dans la terre des Roelinn, ne s'attendait à ce qui se passa ce soir là...
Les troupes d' Arkenn, l'héritier des Moerinn, avançaient silencieusement dans la campagne. Egorgeant les paysans, pillant et brûlant les fermes, en progressant vers le château.
La princesse Sadella, fille unique de Tagascar Roelinn, âgée de 17 ans, sois un an de moins qu'Arkenn, s'endormait, dans sa chambre. Ses beaux cheveux d'un brun profond, joliment ondulés, glissaient sur sa figure pâle, alors qu'elle fermait ses paupières sur ses grands yeux noirs. Elle s'assoupit rapidement, sans se douter de la panique qui régnait au dehors.
Au milieu de la nuit, des tas de chevaliers entrèrent dans le château. Ils tuèrent sans mal les quelques gardes...les Roelinn n'étaient pas des guerriers. Ils s'en prirent ensuite à la famille royale, tuant Tagascar et sa femme Minata sans sciller.
Arkenn fouillait les chambre, et malgré le poids de son armure, il restait silencieux.
Il ouvrit à la volée la porte de la chambre de Sadella, et resta un instant immobile...La jeune fille dormait, recroquevillée sur elle-même, en tremblant un peu.
Il s'avança.
Ses yeux bleus se posèrent sur son visage. Sa bouche rose, légèrement entrouverte. Autour du lit de bois (un lit une place. Un lit d'enfant...le lit des jeunes filles vierges...) se trouvaient des tas de livres, des livres sur tout: l'histoire, la musique, la politique, la magie, des romans. Des tas de manuscrits anciens, écrits dans des langues disparues.
Arkenn leva son épée, au dessus de la gorge blanche de Sadella. Une goutte de sang, celui de sa mère, peut -être, tomba sur son cou. La jeune fille sursauta, et s'assit brusquement dans son lit.
Elle vit un homme immense, large d'épaules, dont l'armure d'argent luisait faiblement. Il ne portait pas de haume, mais sur sa poitrine, il portait les armoiries royales. Ses cheveux étaient courts, un peu bouclés, très blonds. Son regard était dur et son visage, bien que jeune, très viril et à l'ossature prononcée. Ses yeux bleus étaient empreints de violence et de rage..
Sadella vit aussi une épée. Une épée qu'elle n'aurait sûrement pas pu soulever, mais que l'homme tenait d'une seule main.
Elle ne pleura pas. Elle ne hurla pas. Elle jeta à Arkenn un regard soumis, effrayé. Un regard de biche avant la mise à mort.
Le prince ne bougea pas d'un cil, et Sadella attendait le coup fatal.
Après de très longues secondes, elle demanda timidement:
- Vous ne me tuez pas? Sa voix douce flotta un instant dans l'air.
- Je devrais? Rétorqua Arkenn, d'une voix grave et sèche. Sadella frissonna.
- Où sont mes parents? Demanda-t-elle, en tortillant son drap.
- Morts. Je les ai tués.
Sadella se leva d'un bond, comme si elle réalisait tout à coup à qui elle avait à faire. elle alla se plaquer contre le mur, en tremblant sous sa chemise de nuit blanche, ample, qui lui donnait un air d'ange tombé du ciel. Ses yeux s'embuèrent de larmes. Arkenn fit un pas. Elle était minuscule....Il songea un instant qu'il aurait pu couvrir tout son visage d'une seule de ses mains puissantes. Sa conscience lui disait de la tuer sur le champ...
Il ne le fit pas. Il l'attrappa brusquement, la soulevant de terre, la ceinturant à la taille. Sadella hurla. Un long cri strident.
- La ferme! Aboya Arkenn.
Il la traîna ainsi dans tout le château, la pauvre jeune fille essayait de se rattraper à chaque pilier qu'elle croisait. Vainement. Elle se débatit. Mais à chacun de ses mouvements, Arkenn resserait son étreinte.
Il sortit du palais, suivi par ses troupes. Sadella vit, rassemblés autour du château, au moins 2000 hommes, qui attendaient le retour de leur chef.
Arkenn assit la princesse sur son cheval. Il monta derrière elle, refermant un de ses bras autour de sa taille fine, plus dans un geste protecteur que pour éviter sa fuite. Il talonna le puissant destrier noir, qui galopa jusqu'au pont-levis.
Son lieutenant eut l'air surpris de le voir tenir la mince silhouette blanche dans ses bras. Mais il ne dit rien...On ne contestait pas Arkenn. Jamais...A moins de vouloir mourir très lentement.
Le lieutenant ordonna de reprendre la marche.
Ils chevauchèrent longtemps, très longtemps. Sadella n'osait pas parler. Elle finit par s'endormir, après avoir longtemps lutté, contre l'épaule de son ravisseur. Celui-ci baissa doucement les yeux vers elle. Il inclina légèrement le menton et respira l'odeur des cheveux de la princesse. Il eut trop de retenue pour y glisser les doigts.
Elle s'éveilla à l'aube, courbaturée et angoissée. La voix d'Arkenn la fit sursauter.
-Nous sommes bientôt arrivés.
Sadella leva les yeux. Ils traversaient des champs dévastés, au milieu desquels se dressait un immense château. Noir... Un château fortifié, destiné à la guerre. Le genre d'endroit où il y avait rarement une salle de bal. Elle frissonna.
- Je...vais être obligé de vous mettre en cachot... Dit le prince.
Sadella tourna son visage pâle, fatigué, où se lisait la terreur et l'incompréhension. Son regard triste et meurtri rencontra les yeux bleus d'Arkenn. Elle le remarqua alors: dans la lumière de l'aube, l'air grave et le visage encore maculé de gouttelettes de sang, Arken était beau. A la manière de Mars ou d'Hadès.
Il ne soutint pas longtemps le regard de la jeune fille.
- Du moins, le temps qu'on vous prépare une chambre...Grommela-t-il.
Un instant, des tas de choses lui avaient traversé l'esprit. La laisser au cachot? Elle? Une gamine? Une princesse? Avec les gardes? Ils lui auraient fait du mal. Leurs clients étaient rarement des jeunes filles...Alors que l'étage où il dormait était presque inocuppé...Il ne l'avait pas épargnée pour qu'elle meure de froid, de faim, ou assassinée par ses geôliers....
Les chevaux entrèrent enfin dans la cour de l'immense château. Sadella fut conduite dans sa cellule. Arkenn n'osa pas la regarder dans les yeux. Il la conduisit là bas, dans un trou noir et glacé. Elle s'entoura de ses bras, et, la mâchoire frissonante, pencha la tête sur le côté comme un chiot qui ne comprend pas. En refermant la porte, Arkenn évita de croiser son air implorant. Qu'avait-elle de spécial, au juste? Il en avait massacrées d'autres! Des plus jolies! Des plus jeunes! Des plus riches! Aucune n'avait réussi à faire fléchir son coeur. Personne n'avait jamais bénéficié de son indulgence. Personne. Il monta aussitôt dans le château. On l'aida à retirer son armure, et à passer une tenue plus légère. Des vêtements noirs, dont la poitrine était ornée du Loup, l'emblême de la famille. Un loup qui grognait et montrait des dents. Un loup en bonne santé, bien nourri.
Il monta rejoindre son père. Un homme trappu, avec une barbe naissante. Chauve. Vêtu d'une toge noire, et qui portait un médaillon d'or. Il marchair en rond dans la salle d'armes.
- Quelles nouvelles, Arkenn?
- Un succès père. Ils ont tous été exterminés. Je repartirai à la fin de la semaine...
- Arkenn?
- Oui, père?
- On parle d'une jeune fille, que tu aurais ramenée sur ton propre cheval...
- Sadella Roelinn, père.
- Pourquoi?
Arkenn était embarassé... Il se frotta le menton.
- Mon bras...a failli... J'aurais du la tuer...Je le ferai, si vous le vou...
Le vieil homme leva le bras, en secouant la tête.
- Tu as eu pitié d'elle?
Arkenn soupira.
- Oui, père...J'ai faibli.
Le vieux roi secoua la tête à nouveau.
- Arkenn...mon fils...je veux que tu saches...je ne te repproche rien...
- Je la tuerai, si vous me le demandez...
Imern Moerinn leva les yeux vers son fils.
- Tu ferais ça?
Arkenn pensa aux grands yeux noirs, aux cheveux soyeux, à l'air innocent et pur de la princesse.
- Non...
- Arkenn, notre cause est celle de la haine, et de la violence. Notre coeur ne connait ni faiblesse, ni compassion. Notre âme, ni remords, ni peine...
- Je le sais...
- MAIS! Si tu dois, pour détester tous les autres, aimer cette jeune fille...fais le... Les maîtresses et les prostituées ne sont pas tout....Un jour...Il te faudra une femme. Une femme qui t'aime. Qui porte ton fils. Qui pardonne tes crimes. Et si Sadella Roelinn doit être celle-là, je donnerai mon accord. Je connais bien son père...Cette jeune fille est cultivée, sensible...Son père...est un vieil ennemi. Du moins...était...Si tu dois aimer cette princesse, fais-le. Aime-là. Fais lui une place dans ton coeur...qu'il reste fermé à tous les autres...Un jour viendra où le pouvoir seul ne pourra pas te faire monter au combat. A ce moment là, pense à elle...Maintenant, va...Va, mon fils...Ne la laisse pas attendre...elle prendra froid. Les jeunes filles ne sont pas très résistantes....
Arkenn inclina son buste puissant, il se dirigea vers la porte. Avant de la claquer derrière lui, il lança:
-Père?
-Oui?
- Je ne l'aime pas...
La porte se referma. Irmern secoua la tête.
- Ne parles pas trop vite, mon fils...Ne parles pas trop vite...Murmura-t-il à l'intention de la minuscule fenêtre où l'on voyait le soleil se lever...
C'était le premier jour de l'hiver....



